Pourquoi ce cycle de rencontres autour de « L'Europe inspirée » ?

Europe, étrange rapt

l’Europe ça se cultive

un entretien avec Martine Méheut, présidente de Citoyennes pour l'Europe

Pourquoi ce cycle de rencontres autour de « L'Europe inspirée » ?

Je suis convaincue qu'il ne peut pas y avoir de démocratie européenne, de sentiment de citoyenneté européenne, sans un minimum de culture européenne, pas plus qu'on ne peut réellement être citoyen français sans un minimum de culture. Attention, je différencie nationalité et citoyenneté : on peut avoir la nationalité sans avoir aucune culture, mais le sentiment d'une citoyenneté active et engagée implique toujours une culture. Or on n'en parle jamais, de cette culture européenne. On déplore toujours l'absence de citoyenneté européenne, mais on oublie de parler de la culture qui seule pourrait en alimenter le sentiment. C'est bien ce qui a inspiré l'idée de ce cycle au Théâtre de l'Europe : rappeler qu'il nous faut la culture pour devenir pleinement citoyens européens.

Comment faire pour ne pas se borner à prêcher les convaincus ?

L'autre samedi, à la première rencontre, il n'y avait pas que des convaincus. D'autres auditeurs sont venus, intrigués par le thème, qui n'étaient pas forcément très européens dans l'âme... En règle générale, je n'ai pas de solution à ce genre de problème, puisque je suis philosophe ! Mais pour répondre quand même à votre question, je pense qu'il faut avant tout sensibiliser la jeunesse, et que  c'est là le rôle de l'Education nationale. J'ai été présidente de l'AEDE, l'Association Européenne de l'Education. Dieu sait que j'ai essayé d'intervenir auprès du Ministère pour que les programmes parlent d'Europe autrement que par le biais de la seule construction européenne. Car la grande culture européenne a toujours été transnationale. Pour écrire Othello, Shakespeare a puisé sa trame dans un recueil de nouvelles italiennes dues à un certain Bandello. Quand il écrivait Ulysse, Joyce a voyagé en France, en Suisse, en Italie... L'Europe culturelle a toujours préexisté à l'Europe politique. Que dire de mouvements comme la Renaissance, les Lumières, le Romantisme, l'Art Nouveau, qui s'est déployé de Riga à Barcelone ? Et même l'Europe médiévale !... Voyez les correspondances qu'entretenaient Erasme ou Descartes avec leurs pairs de tous les pays. Quel réseau ! Oui, la grande culture a toujours été européenne. Il faudrait donc que toutes les disciplines intègrent une part d'Europe. Et pour cela, nous devrions envoyer les enseignants dans un autre pays, en poste, avec une responsabilité effective. Ce genre d'expérience ne peut que vous amener à changer complètement d'attitude. Il suffirait de six mois occupés à partager concrètement le travail des collègues des autres pays pour toucher du doigt ce qu'est la citoyenneté européenne. Sinon, comment voulez-vous qu'on s'intéresse à l'Europe après avoir reçu une éducation strictement jacobine, sans référence constante à la littérature, à la philosophie, aux arts de l'ensemble du continent ? Descartes, c'est évidemment très bien, mais on n'insiste peut-être pas assez sur ses voyages incessants... Et Giambattista Vico ? Joyce le connaissait et l'admirait. Mais quand j'en parlais en cours, mes étudiants riaient dans la salle parce que pour eux, c'était une marque de purée en flocons... Pour moi, c'est vraiment l'alpha – j'insiste, non pas l'oméga, mais l'alpha : il faut former les enseignants pour que cette culture européenne passe auprès des jeunes. Quand cela sera fait, vous verrez que les jeunes viendront aussi à l'Odéon quand on y parle d'Europe.

Peut-on même, dès lors, parler d'identité européenne ? Le 15 novembre, au cours de la première rencontre, consacrée à « L'enlèvement d'Europe dans les arts », on parlait plutôt de « tricotage de solidarités ». L'expression était frappante...

Oui. Il ne peut d'ailleurs pas y avoir de solidarité s'il n'y a pas d'abord ce tricotage, qui associe démocratie et culture. On ne peut pas déplorer d'un côté l'absence de solidarité et faire mine, de l'autre, de ne pas voir combien de forces d'oubli, de négligence ou d'indifférence travaillent contre ce tricotage. On en reparlera, puisque le thème de la dernière rencontre du cycle, le 28 mars, sera « l'identité européenne – quête incessante d'un horizon ». J'en discutais avec Julia Kristeva récemment : cette pluralité, et l'échange dans la pluralité, sont ce qui fait la civilisation européenne, unie dans la diversité. D'où la nécessité, pour mon association « Citoyennes pour l'Europe », d'essaimer dans les autres pays. Je suis actuellement en lien avec la Belgique, avec l'Italie... Il faut absolument, pour que l'association vive, qu'il y ait des échanges au-delà des frontières. Ce serait un comble que « Citoyennes pour l'Europe » reste cantonné à la France ! Plus généralement, si le sentiment de communauté ou de solidarité ne peut pas se passer d'un socle d'ordre culturel, il faut aussitôt préciser que ce socle n'est ni unique ni unifié. Surtout pas ! L'Europe n'est pas et ne doit pas être un empire. L'intérêt pour l'autre, l'accueil pour l'altérité, c'est cela qui a fait la force de cette civilisation.

Au fait, pourquoi avez-vous tenu à mettre en avant l'engagement des femmes dans votre association ?

Il ne s'agit pas de féminisme au sens étroit, et nous avons des hommes parmi nos membres. Nous tenons surtout à ce que les femmes agissent pour que l'Europe se construise conformément à ce qu'elles en attendent. Qu'elles vivent l'Europe. L'idée de l'association est née d'un constat simple. Quand j'ai vu que les euro-baromètres indiquaient que les femmes étaient plutôt davantage europhiles, mais qu'elles n'étaient pas suffisamment représentées dans les instances ni dans les associations, je me suis dit que quelque chose n'allait pas. D'où la fondation de « Citoyennes pour l'Europe ». Je pense aussi, et j'ose le dire, que souvent la femme pense plus loin, qu'elle pense l'avenir, les générations qui vont suivre. Cela peut être dû au fait que les femmes ont de très bonnes raisons historiques d'être sensibles aux progrès qui ont été faits et à ceux qui restent à faire. Les droits des femmes sont des acquis très récents et plus fragiles qu'on ne croit. Sans parler du plafond de verre, qui est toujours en place, mais aussi de ce que Nathalie Loiseau, la directrice de l'ENA, nomme les « parois de verre ». Elle me rappelait dernièrement combien les jeunes femmes restent parfois prisonnières de stéréotypes inconscients, et ne se permettent pas de penser à exercer tel ou tel métier... Cela explique peut-être que les femmes sont en attente d'une construction qui va au-delà de la simple gestion comptable, qui prend en compte ce qui viendra. Et la culture, ce n'est rien d'autre que cette volonté de développer et vivre le patrimoine en l'ouvrant à l'avenir.

 

© Odéon, Théâtre de l’Europe

© Odéon, Théâtre de l’Europe

Vous avez donc été sensible au fait qu'Europe soit une femme...

 

En effet ! Dans le tableau de Rembrandt qui a été commenté le 15 novembre, mais aussi dans beaucoup d'autres versions, on constate que la visionnaire, celle qui regarde au loin, c'est la femme, c'est Europe. C'est elle qui part dans cet étrange voyage, et qui consent à se laisser enlever sans savoir où cela va la conduire. Il est vrai que par le passé, c'était presque toujours la femme qui quittait sa famille pour rejoindre le foyer de son époux. L'idée de rapt, ou d'enlèvement, suggère d'ailleurs une certaine violence sous-jacente, une sorte d'arrachement inhérent au système exogamique. Cette violence est ici atténuée, troublée. Europe est ravie, et on a eu raison de souligner l'ambiguïté du terme. Elle est enlevée, transportée hors d'elle-même ou loin d'elle-même. Une puissance supérieure l'emporte. Mais le courage d'Europe, c'est d'y consentir. Elle est effrayée, sans doute – Ovide, dans son récit des Métamorphoses, ne manque pas de le noter. Mais elle approche tout de même, et elle quitte tout ce qu'elle connaît. La rencontre est très mystérieuse. L'au-delà qui s'ouvre alors, c'est à la fois le surhumain, puisque le taureau n'est autre qu'un dieu, et aussi le franchissement des mers, qui porte plus loin que l'horizon, vers un monde encore inconnu. Rimbaud a très bien senti cet extraordinaire mélange de puissance et de fragilité, cette hésitation entre deux temps, dans quelques vers de son poème Soleil et chair, qui date de 1870 : « Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant / Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc / Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague »... Beaucoup d'instances se mêlent sur ce rivage : le divin, l'animal et l'humain ; le masculin et le féminin ; l'enfance et la sensualité. L'évidence et l'énigme aussi. Car on ne sait pas si la femme et le dieu sont parvenus en Crète – et le frère d'Europe, Cadmos, envoyé à sa recherche, ne la retrouvera jamais.

Vous-même, qu'est-ce qui vous a amenée à vouloir être Européenne ?

Paul Valéry, bien sûr. Mais avant lui, il y a eu quelqu'un d'autre, un frère de mon père qui s'appelait Gérard-Martin Cendrier. C'était un jeune franciscain, que l'occupant nazi avait déporté à Cologne dans les dernières années de la guerre. Là-bas, il s'est mis à organiser des visites dans les hôpitaux, et a fini à Buchenwald. Mes parents ont appris sa mort à peu près au moment où ils ont su qu'ils m'attendaient, et c'est à lui que je dois mon prénom. Toute ma jeunesse, j'ai été hantée par cet oncle que je n'ai jamais connu. Et c'est de là sans doute que vient cette question que je me suis toujours posée : comment l'Allemagne et la France, ces pays frères, avaient-ils pu en arriver là ? D'une telle interrogation à la défense de l'Europe il n'y a qu'un pas, et c'est donc Valéry qui m'a aidée à le franchir. J'ai lu ses Cahiers à dix-huit ans. Il voyait en l'esprit européen un trésor qu'il faut absolument conserver. Comment faire pour  transmettre un tel héritage, sinon en le gardant vivant ? L'Europe est peut-être une utopie, mais elle doit guider notre avenir. Valéry a écrit là-dessus des pages éblouissantes. Je suis donc partie à Strasbourg, à l'Institut des Hautes Etudes Européennes, et de là au Collège d'Europe... convertie par Paul Valéry.

Après toutes ces années d'engagement, comment concevez-vous l'Europe aujourd'hui ?

Pour tout dire, l'Europe, à mes yeux, n'est pas une entité géographique. Elle est d'abord une civilisation. Quand on la réduit à la géographie, on en fait une question mal posée. L'Europe ne peut pas se comprendre à partir de telles ou telles frontières, mais bien à partir d'une certaine conception de l'humain, qui a essaimé un peu partout dans le monde. Ses racines sont inséparables de ses ailes.

 

 

Propos recueillis par Daniel Loayza et Marylène Bouland

Paris, 8 décembre 2014

Odéon, le magazine, lettre n°14,mars avril 2015, p. 8-9

 

 

 

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