Regard sur la chorégraphie - avec Guillaume Siard, du Ballet Preljocaj

Regard sur la chorégraphie

par Françoise Greisch

Floriane Fumey, jeune étudiante interroge Guillaume Siard. droits : Citoyennes pour l'Europe

Le 6 février 2016, au Théâtre de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, Martine Méheut accueillait au nom de Citoyennes pour l'Europe Guillaume SIARD, chef de projets artistiques et délégué à la direction pédagogique auprès du Ballet Preljocaj.

C'est Floriane FUMEY qui engage le dialogue.

Floriane Fumey : Qu'est-ce que la chorégraphie ?

Guillaume Siard : La chorégraphie est, étymologiquement, l'écriture de la danse, à l'aide de croquis en particulier, et c'est Louis XIV qui a demandé que soit codifiée la danse des ballets de la Cour pour permettre d'en enseigner les principes. C'est pour cette raison que depuis, la langue de la danse classique est le français, tous les danseurs se comprennent immédiatement, car la danse classique parle français. C'est le cas de Marius Petipa, de George Balanchine ...

Mais depuis, pour éviter la confusion avec l'art de régler un ballet codifié, on préfère parler de notation [1].

F. F.: Y a-t-il une chorégraphie spécifiquement européenne ?

G.S. : Pas vraiment, c'est la diversité surtout qui règne !!

F.F. : Des structures communes ?

G.S.: Pas non plus ! Pourtant Jack Lang en France dans les années 80 a beaucoup fait pour que la danse contemporaine puisse se développer, il disait « la danse est l'enfant pauvre des arts »…

En fait chaque pays garde ses particularités et il est difficile de monter un projet commun : par exemple nous avons pensé le faire du côté des Balkans, mais la lourdeur administrative est un obstacle terrible ! 6 mois pour rédiger quelque chose avec la Commission…et je sais que ce n'est pas spécifique à la danse!! (rires …)

F.F. : La danse peut-elle aider à forger une ''citoyenneté'' européenne ?

G.S. : Pas plus que la musique …

Je me sens, personnellement, européen, dans un Ballet qui compte au moins 10 nationalités, dont des Chinois, des Japonais… mais moins qu'Anjelin Preljocaj [2] qui en tant qu'Albanais se sent Européen plus que Français d'origine albanaise… En fait on se sent surtout Européen quand on sort de l'Europe et je suis souvent amené avec le GUID à rencontrer d' autres continents, l'Afrique surtout

F.F. : Le GUID ?

G.S. : Groupe urbain d'intervention dansée :

la réalité c'est que la danse parle à tout le monde, comme le dit souvent Angelin Preljocaj, et le GUID va danser notre répertoire partout où c'est possible, dans les rues des villes ou des villages, dans les lycées, partout où il fait beau, pour montrer aux adolescents ce que peut être la danse dans sa diversité, pas la peine de se demander si on a compris ou non parce que la danse a la capacité de toucher le public, tous les publics : les hôpitaux

Reportage réalisée en 2015 dans le cadre du projet « Danse à l’Hôpital » du Ballet Preljocaj mené par l’Unité mobile de traitement de la douleur et de soins palliatifs de l'hôpital d'Aix-en-Provence. Montage vidéo : Christelle Seguin (www.elixirvideo.fr)

, les prisons …

Avec lui, au Pavillon Noir nous faisons venir des chorégraphes africains qui dans leur pays travaillent souvent dans des conditions très difficiles ![3]

F.F. : Le GUID serait comme une école d'improvisation ?

G.S. : Absolument pas ! Pas question d'improviser ! Et beaucoup de danseurs en souffrent … mais avec Angelin Preljocaj il n'y a pas de liberté d'improviser : l'idée du GUID est de montrer de l'écriture, ici il s'agit d'un processus de création très contrôlé, tout est écrit, il n'y a pas de hasard chorégraphique ! Ceci dit, c'est écrit mais pas figé, on peut toujours réécrire si quelque chose change...

Nous donnons des cours de danse classique et de danse contemporaine à 120 enfants qui apprennent à ''suivre la partition'' : au théâtre le comédien doit connaître le texte, le musicien joue ce qui est écrit, cette fidélité n'empêche pas l'interprétation qu'en donne l'artiste, au contraire même c'est ce qui la permet : c'est parce qu'il suit sa partition que l'instrumentiste peut devenir musicien, que le comédien peut devenir le personnage ! Au danseur de trouver ''le mouvement juste'' dit Angelin Preljocaj.

F.F. : Comment écrire la danse ?

G.S. : Angelin Preljocaj a été le premier dès 1989, à vouloir ''laisser une trace'' : il a pour cette raison engagé une choréologue, Dany Lévêque qui travaille à plein temps avec lui depuis 1992 en utilisant la notation de Rudolph Benesh [4], un système qui initialement était anglais, européen puis qui est devenu international.

Le problème de la danse est d'être un art de l'instant donc de l'éphémère, la notation permet de le résoudre en fixant le mouvement pour le garder dans le temps ! Aujourd'hui presque toutes les chorégraphies du Ballet ont été notées.

F.F. : Mais pourquoi ne pas utiliser la vidéo ?

G.S. : c'est simple : la vidéo ne peut montrer que l'interprétation du danseur, alors que l'écriture retient le texte de la danse

F.F. : Vos projets ?

G.S. : Un livre, un film … une exposition de costumes de Jean-Paul Gaultier (Blanche-Neige), une présentation du Retour à Berratham à Saint-Quentin-en-Yvelines, le 18 et 19 mars, une nouvelle création, en mai, sur un conte chinois, une tournée en Europe, aux USA, en Corée ...

*

***

[1] en anglais dance notation, en italien notazione di danza, en allemand Tanzschrift

[2] Angelin Preljocaj

est né à Sucy-en-Brie en 1957 de parents albanais immigrés ; il commence par la danse classique et les arts martiaux, avant de découvrir la danse contemporaine grâce à Karin Waehner. Mais l'absence de structure en France l'amène à partir à NewYork pour étudier avec Merce Cunningham. De retour en France il intègre la Compagnie de Dominique Bagouet en 1982 où se confirme son désir de chorégraphier. Il fonde sa propre compagnie, à Champigny-sur-Marne : elle deviendra en 1989 Centre chorégraphique national de Champigny-sur-Marne et du Val-de-Marne puis en 1993 devient partenaire artistique du Théâtre national de la danse et de l'image de Châteauvallon (Var). En 1995, le Front National ayant remporté la Mairie de Toulon, la Ville d'Aix-en-Provence propose de l'accueillir et le Ballet Preljocaj devient Centre chorégraphique national d'Aix-en-Provence, de la Région PACA et du Département des Bouches-du-Rhône (1996).

Construit sous sa direction, ouvert en 2006, le nouveau Centre chorégraphique, le Pavillon Noir, -nom choisi en souvenir des pavillons de danse du XVIIIème siècle et dont l'architecte est Rudy Ricciotti - est conçu pour permettre aux artistes de mener intégralement leur travail sur place, des temps de préparation à la présentation sur scène.

[3]  « ...le corps est le dernier territoire quand on n'a plus rien. Il est l'ultime moyen d'expression. Voilà pourquoi j'aime tant le travail des chorégraphes africains … Tous témoignent d'un sursaut de créativité malgré des conditions extrêmes. A leur place, je ferais comme eux. Même sans rien je me débrouillerais, je danserais. » Angelin Preljocaj (Télérama, 17/07/2015)

[4] Les deux principaux systèmes utilisés aujourd'hui sont la notation Laban (1928)

 

le plus utilisé, qui part du corps et décrit sur une partition les changements induits par le mouvement, et le système Benesh (1955) qui permet de noter des détails comme la direction des yeux, la position des doigts ..

.La notation de Benesh enregistre les mouvements de danse également sur une partition, structurée identiquement aux partitions musicales, horizontale et dont la lecture se fait de gauche à droite. La portée comporte cinq lignes utilisées de bas en haut pour la tête, les épaules, le buste, les genoux et les appuis.

On dit qu'il faut 8 heures pour noter 2 minutes de danse.

 

 

Une référence, ici : l'article de Eliane Mirzabekiantz, professeure de choréologie au Conservatoire National de Danse ''Comment la notation Benesh relève et révèle l'interprétation ''in La Revue du Conservatoire, n°1

http://larevue.conservatoiredeparis.fr/index.php?id=298

 

*

***

« La danse pour moi ce n'est pas l'art de l'éphémère, c'est juste un art quelque peu amnésique, lui rendre la mémoire c'est lui donner une écriture. »(Agelin Preljocaj)

Le Ballet Preljocaj est la seule compagnie en France qui utilise la notation.

« Il s'agit d'une véritable langue, avec son vocabulaire et sa grammaire. Lorsque j'apprends une pièce de Preljocaj à des danseurs, je transmets vraiment un style, avec ses attaques, ses nuances, ses ruptures si essentielles. Je crois que la plupart des chorégraphes réfractaires à la notation ont peur de l'inconnu et ont peur que leurs œuvres ne leur échappent. Pourtant, laisser des traces pour les générations futures me semble personnellement très important, confie Dany Lévêque. »

Une grammaire, c'est-à-dire des articulations, comme en ont les phrases et les corps. Et cela va plus loin :

regardons cette vidéo:[https://youtu.be/xgm-aO1jecU]

Danseur/ chorégraphe : Guillaume Siard, Tourné au Pavillon Noir à Aix en Provence, 2012

Danser les marqueurs de la durée, incarner le langage articulé … danser et non pas mimer ; faire, dit Preljocaj, non pas montrer, écrire, et non pas calligraphier.

Car c'est là que la danse est écriture, que les gestes sont des signes qui s'articulent. L' écriture dans cette danse n'est pas seulement un moyen, elle est une origine.

.

Lorsque les Phéniciens inventent l'écriture alphabétique, ils créent un système simple, partant de  l'analyse des sons, pour permettre une variété efficace de combinaisons dont l'analyse grammaticale  décrira les performances, un système fondé sur l'articulation phonétique et sémantique : et parce que écrire structure la pensée et en fait une Culture, les écritures alphabétiques grecque, latine, cyrillique qui en sont issues, inscriront définitivement dans l'âme européenne cette profonde et caractéristique empathie pour la grammaire qui s'exprimera dans la rhétorique,  ce sens passionnel de l'analyse qui fera  naître le roman et la philosophie, cette attention aiguë  au corps articulé qui  donnera à Praxitèle la sculpture et à Preljocaj la danse. Les abjad des écritures sémitiques, hébreue et arabe,développeront de leur côté le souci essentiel de l'interprétation, leurs trilitères concevront le monothéisme, les hiéroglyphes sauront parler de l'au-delà,  ... 

Inventer une écriture, c'est inventer un monde. De Phénicie est venue aussi une princesse à qui ces marins qui ont inventé notre écriture ont donné le nom des côtes de la Mer Egée où le soleil se couche: Europe. Ses premiers pas ont sans doute touché les Balkans ?

*

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