L’Europe – berceau du roman. Lieu de liberté, lieu d’intranquillité

Samedi 17 Janvier 2015
 

L’Europe – berceau du roman. Lieu de liberté, lieu d’intranquillité

Lecture-rencontre animée par Martine Méheut

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textes de Stefan Zweig, Romain Rolland, Fernando Pessoa, Romain Gary, Thomas Mann

lus par Anne Alvaro

 

 

 

C’est l’Europe qui a engendré le roman courtois au XIIe siècle. Nous nous interrogerons sur le lien entre cette Europe plurielle et polycentrique et le pacte de générosité qu’est le roman par la confiance mu tuelle qu’il établit entre auteur et lecteur. Pourquoi une telle courtoisie réciproque laisse à l’autre toute sa liberté, son intranquillité, disposition où se mêlent désir decommunication et respect devant l’incommunicable ?

 

En présence de

Pascal Dethurens, Professeur de littérature comparée Université de Strasbourg

 

 

 

 

et de

Pascal Lamy, ancien commissaire européen, président d’honneur de Notre Europe – Institut Jacques Delors

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette troisième rencontre autour de la culture européenne au Théâtre de l’Odéon –Théâtre de l’Europe a connu le même vif succès que les précédentes. Elle s’attachait cette fois-ci à identifier pourquoi c’est en Europe qu’est née et s’est épanouie la forme romanesque. Devant un auditoire très attentif Pascal Lamy, ancien commissaire, président d’honneur de Notre Europe – Institut Jacques Delors et président du comité de parrainage du Prix du Livre européen, ainsi que Pascal Dethurens, Docteur ès Lettres, Professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg ont débattu autour des questions soulevées par Martine Méheut, Présidente de Citoyennes pour l’Europe. La comédienne Anne Alvaro a lu des textes de Fernando Pessoa, Romain Gary et Thomas Mann et des extraits de la correspondance de Stephan Zweig et Romain Rolland. Elle était doublée dans les langues d’origine par M. José Manuel Esteves pour le portugais et M. Franck Groninger, Maître de conférences à l’IEP-Paris pour l’allemand.

 

Martine Meheut a voulu ouvrir cette rencontre en se référant à la marche silencieuse du 11 janvier qui nous a fait vivre un événement alliant pour la première fois de façon aussi visible, la défense du sacré national et de l’esprit européen. « Les auteurs européens que nous avions choisis l’été dernier pour cette rencontre disent ce qui a fait le sens de notre marche et de notre engagement dimanche » a-t-elle souligné.

Le premier texte, extrait de l’Ultimatum rédigé en 1917 par Fernando Pessoa (et alors tout de suite saisi par la police) fut d’ailleurs qualifié par Pascal Lamy de « cri poétique » comme un parfait écho aux tueries de janvier, en soulignant que « le versant de la laïcité exprimé par la manifestation est proprement européen. Il fait partie de notre identité. » Pascal Dethurens a quant à lui rappelé la radicalité de l’engagement de Pessoa, son « intranquillité », reflet de l’exigence européenne qui questionne sans cesse l’acquis pour le dépasser.

Romain Rolland, dans sa lettre du 12 novembre 1914 à Stephan Zweig qualifie cet esprit européen de « trésor divin » alors même que ces deux champions de l’humanisme européen sont les premiers à jeter toutes leurs forces dans la bataille perdue à ce moment-là du pacifisme, en s’efforçant de fédérer d’autres écrivains et politiques. Le projet d’une revue franco-allemande – destiné, au-delà de la liberté d’expression, à apporter la diversité des idées et l’ouverture à l’autre - ne verra pas le jour. Mais après la guerre, en 1923, Romain Rolland publiera dans « Europe » des écrivains allemands ; et côté allemand, la revue « Die Neue Rundschau » diffusera les textes de Marcel Proust. Ainsi sera mise en acte la volonté de perpétuer ce trésor qu'est l'esprit européen, esprit universel, qui est aux yeux de Pascal Lamy l'essence de la pensée européenne.

 

Reste que cette pensée au secours de laquelle Stephan Zweig engage toute son énergie - « l’enthousiasme et le don de soi » - fut érigée contre le bellicisme qui conduisit à la Grande Guerre et irriguée par la détermination, après la seconde guerre mondiale, du « plus jamais ça ». Elle ne fait plus sens pour les jeunes générations. Le « nouveau trésor » comme l’appelle Pascal Lamy, gît aujourd’hui dans l’identité européenne, fondement d’une culture et d’un vivre ensemble dont la jouissance doit être garantie aux enfants présents et à venir. A rebours des anti-européens qui accusent l’Europe de diluer les identités nationales, Pascal Lamy affirme que, dans un contexte de mondialisation accélérée par la guerre économique sans merci que se livrent la Chine et les USA, c’est précisément l’Europe qui seule pourra préserver en son sein les particularismes culturels de ses Etats.

Insuffisant pour convaincre les jeunes, objecte Martine Méheut : sans nuance, ils passent de leur pays au monde, sans apprécier la spécificité européenne. Pascal Dethurens, en praticien de l’enseignement européen, souligne qu’il lui est aisé de démontrer cette spécificité à ses étudiants dont près de la moitié sont européens : le contraste est patent entre la vacuité de l’argument culturel des anti-européens et une richesse intellectuelle séculaire - par exemple : la passion de la connaissance - qui n’impose pas un modèle à qui que ce soit et qui est compatible avec l’identité européenne.

Avec Romain Gary, c’est l’Europe des happy few imbibés d’une nostalgie délétère qui envahit le champ romanesque. Pascal Dethurens dénonce chez Gary un appauvrissement de la réalité européenne pour servir son objectif romanesque : « on diffuse les livres et la culture en plusieurs langues, on lit des auteurs européens partout : les happy few sont happy, mais pas few ! »

Certes la contribution des intellectuels a été pauvre après la seconde guerre mondiale, précisément dès que l’Europe a pris forme. Il n’y a pas d’approche didactique de la culture européenne comme il y en a pour l’économie ou la finance observe Pascal Lamy. L’outil majeur pour rendre l’Europe vivante, c’est « l’expérience d’Europe », de ses universités – Oxford, Cambridge, Salamanque, Florence, Varsovie ... – D’où l’immense importance d’Erasmus et de sa généralisation, avec Erasmus + à tous, au-delà des happy few. Et Si l’on sort d’Europe, on la comprend encore mieux par différence, et on la repère dans les endroits intermédiaires tels que St Petersbourg, Sydney, New-York, Vancouver … Le séjour de Pascal Lamy à Genève à la tête de l’OMC lui aura permis de constater que la seule chose qui ait changé entre la SDN d’Albert Cohen dans Belle du Seigneur et les Nations Unies d’aujourd’hui, c’est « qu’il y a une Union Européenne dans la vie internationale. Ce qui fait la civilisation européenne, c’est l’échange, et pas seulement dans le commerce ».

Avec Thomas Mann, nous avons à l’inverse un engagement rigoureux de l’artiste à ne pas séparer l’art de la chose politique et sociale. Son sens de la responsabilité de l’auteur va jusqu’à lui faire considérer la langue comme le lieu d’une catharsis du sentiment européen. « La Montagne Magique » est le roman européen par excellence puisqu’il devient la scène sur laquelle tous les personnages existent en harmonie avec et malgré leurs identités propres et souvent contradictoires. La force du Roman, son extraordinaire vitalité toujours renouvelée proviennent de cette liberté d’être : on peut dire une chose et son contraire. Une liberté qui est précisément garantie par l’identité européenne. Thomas Mann et d’autres rebelles y ont trouvé un refuge quand leur identité nationale menaçait leur légitimité de créateur.

Dernière question de Martine Meheut : l’avenir du droit d’auteur en Europe ? Le Président de la Commission, Jean-Claude Juncker, souhaite briser les barrières nationales et le Président du Parlement, Martin Schultz s’y oppose et veut protéger le droit d’auteur. Comment réfléchir aujourd’hui sur cette question centrale de l’activité culturelle ? Les deux positions ne sont pas incompatibles, nuance Pascal Lamy. Briser les barrières nationales en matière de droit d’auteur ne signifie pas qu’il faille renoncer aux principes du Traité de Lisbonne qui protège la diversité culturelle. Ainsi le marché des œuvres d’art ne peut pas être assimilé à un marché de biens de consommation. Les droits d’auteurs ne peuvent pas être achetés par un éditeur en Europe comme ils le sont aux Etats unis. La question des monopoles ou des biens liés au numérique, au digital est toutefois une autre affaire.

Clôturant le débat par la dimension littéraire, Pascal Dethurens cite Virginia Woolf et son « Art du roman » : « la littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre les nations ; là il n’y a pas de guerre. Passons librement et sans crainte et trouvons notre chemin tout seul ». L’Europe permet la libre circulation des idées !

 

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